Si vous croisez toujours le même boîtier vintage au poignet des trentenaires, ce n'est pas une Omega : c'est la montre que...

Si vous croisez toujours le même boîtier vintage au poignet des trentenaires, ce n'est pas une Omega : c'est la montre que portait de Gaulle

Mise à jour : 4 août 2026

Trois lettres. Un boîtier rond, un cadran sobre, un bracelet cuir qui date d'une autre époque. Sur les réseaux, les trentenaires s'arrachent cette montre en pensant flairer une pièce vintage Omega ou Seiko. Erreur. C'est une LIP, la marque bisontine qui habillait le poignet du Général de Gaulle dès 1958. Et elle n'est pas seule à revenir hanter les vitrines : Yema et Michel Herbelin, deux autres maisons françaises quasi oubliées, connaissent le même regain d'intérêt. Avant l'invasion du quartz japonais dans les années 1970, la France comptait parmi les grandes nations horlogères mondiales. Voici ce qu'il reste de cette histoire, et combien coûte aujourd'hui le droit d'en porter un morceau au poignet.

À retenir

  • Une montre LIP ayant appartenu à de Gaulle s'est vendue 410 000 euros en décembre 2024, établissant un record
  • La Yema Superman a voyagé jusqu'à l'espace en 1982 avec l'astronaute français Jean-Loup Chrétien
  • Ces trois manufactures survivent grâce aux amateurs en quête d'authenticité, loin des logos surexposés suisses

LIP, la manufacture qui habillait de Gaulle

L'histoire de LIP commence en 1867 quand Emmanuel Lipmann fonde un petit atelier d'horlogerie à Besançon. Un siècle plus tard, la marque frappe un grand coup technologique : un mouvement horloger légendaire, introduit en 1958, marqueur d'une avancée significative dans l'histoire de l'horlogerie française, le premier mouvement électromécanique européen. Ce calibre, baptisé R27, va faire sa légende bien au-delà des ateliers du Doubs. Il équipera dès 1958 le Général de Gaulle, alors Président de la République Française. Une prouesse tricolore que le chef de l'État ne se prive pas de mettre en avant : à l'époque, ce fut l'une des toutes premières innovations dans le domaine et cette prouesse du « génie français » fut mise en avant par Charles de Gaulle, alors Président de la République.

La suite de l'histoire est tumultueuse. LIP traverse les grèves ouvrières des années 1970, l'un des conflits sociaux les plus emblématiques de l'après-guerre, avant de connaître plusieurs reprises et faillites. Rachetée en 1990, LIP est relancée puis revendue dans les années 2000. Pendant un peu plus d'une décennie, elle rééditera certains de ses modèles iconiques. Le vrai tournant arrive en 2014 : sous l'impulsion de la Société des Montres Bisontines, la plus ancienne marque de montres françaises encore en activité revient définitivement à ses racines bisontines. Aujourd'hui, l'entreprise emploie plus d'une centaine de salariés et fabrique de nouveau à Besançon.

Ce patrimoine a une valeur bien réelle. En décembre 2024, une montre LIP en or ayant appartenu au Général, mise à prix entre 6 000 et 10 000 euros lors d'une vente Artcurial consacrée à sa succession, s'est finalement vendue à 410 000 euros, devenant l'enchère la plus élevée de toute la dispersion. Pas de panique pour autant : la collection « Général de Gaulle » actuelle, rééditée en boutique, reste largement accessible. Comptez autour de 199 à 269 euros pour une version quartz en acier, et jusqu'à 449 euros pour un modèle automatique en finition dorée avec bracelet cuir.

Yema, des fonds marins à l'espace

Moins présidentielle, plus baroudeuse : Yema construit son mythe sur le terrain plutôt que dans les palais. Fondée en 1948 par Henry Louis Belmont, un horloger visionnaire, à Besançon, le berceau historique de l'horlogerie française, Yema s'est rapidement imposée comme un symbole de l'excellence horlogère française. Son modèle culte voit le jour en 1963 : Yema lance la Superman, une montre réputée « incassable » dotée d'un mouvement automatique et offrant une étanchéité jusqu'à 300 mètres, avec un système unique de « bloque lunette » en acier. Ce système de blocage de la lunette, breveté par la marque, deviendra sa signature visuelle immédiatement reconnaissable.

La Superman ne reste pas cantonnée aux clubs de plongée civils. Conçue en 1963 pour être une montre de plongée indestructible, la Yema Superman a été choisie pour équiper l'armée de l'air française dans les années 70. Vingt ans plus tard, la marque comtoise écrit une autre page inattendue de son histoire : la Yema Spationaute 1 devient la première montre française dans l'espace lorsqu'elle est portée par l'astronaute français Jean-Loup Chrétien durant sa mission de dix jours en 1982. Peu de marques peuvent revendiquer un tel grand écart entre plongée militaire et conquête spatiale.

Depuis son rachat et sa relance, Yema a fait un choix stratégique clair : recentrer sa gamme entre calibres suisses accessibles et calibres manufacturés haut de gamme. Ces montres, qui représentent l'entrée de gamme de la collection Superman, sont désormais animées par des mouvements suisses Sellita, laissant les horlogers de la marque se concentrer sur leurs calibres manufacturés français destinés aux montres plus haut de gamme. Résultat concret pour le porte-monnaie : l'ensemble des références Superman Swiss Edition est proposé à un tarif raisonnable de 1 190 euros. Sur le marché de l'occasion, les Superman vintage des années 1970-1980 s'échangent souvent entre 500 et 900 euros selon l'état et le calibre d'origine.

Michel Herbelin, le luxe discret de Charquemont

Moins connue du grand public, Michel Herbelin cultive pourtant une histoire tout aussi ancrée dans le Jura horloger. L'histoire remonte à 1947, lorsque le fondateur éponyme crée son atelier d'horlogerie à Charquemont, se concentrant sur la création de montres de qualité alliant savoir-faire traditionnel et design contemporain. L'entreprise reste familiale à travers les générations, dirigée aujourd'hui par la troisième génération de la famille fondatrice.

Son modèle phare porte le nom d'un port américain réputé pour ses régates. La collection Newport, emblématique de la Maison, inspirée des hublots et de l'esthétique du monde nautique, incarne l'identité maritime de la marque. Trente ans après son lancement, elle reste indétrônable : créée en 1988, la Newport occupe toujours, trente ans plus tard, la place numéro un des ventes de la maison. Un positionnement que la marque assume pleinement, entre accessibilité et savoir-faire artisanal : Herbelin se situe dans le segment du luxe accessible ou « premium », plus abordable que les grandes maisons suisses mais avec un niveau de finition comparable à ce qu'on trouve à des prix bien supérieurs dans des marques de luxe pures.

Pour entrer dans la collection, il faut compter environ 549 euros pour une version textile récente, la porte d'entrée la plus citée dans les guides spécialisés. Les modèles chronographe ou en édition limitée grimpent ensuite vers 700 à 1 350 euros. Sur le marché de l'occasion, les Newport plus anciennes se négocient souvent entre 150 et 350 euros, preuve que le patrimoine horloger français reste, contrairement aux grandes marques suisses, encore à portée de bourse.

Ce regain d'intérêt pour LIP, Yema et Michel Herbelin n'a rien d'un hasard marketing. Il coïncide avec une lassitude générale envers les logos ultra-connus et les prix qui s'envolent chez les grandes maisons suisses. Reste une question que peu de collectionneurs se posent encore : combien de ces ateliers du Doubs, aujourd'hui microscopiques comparés aux mastodontes genevois, résisteront à la prochaine décennie sans tomber dans le rachat par un groupe étranger ?

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