Si vous croisez toujours le même cadran blanc minimaliste au poignet des architectes, ce n’est pas une suisse : c’est une montre héritière du Bauhaus

Le cadran est blanc, épuré, presque austère. Les index sont de simples bâtons, les aiguilles filiformes, la typographie sans fioriture. Beaucoup y voient une horlogerie suisse haut de gamme. C’est raté : ce type de montre est très majoritairement allemand, et sa filiation remonte directement à l’école du Bauhaus, ce mouvement architectural et artistique né à Weimar en 1919 qui a posé la règle « la forme suit la fonction ». Quatre maisons portent aujourd’hui cet héritage avec des degrés d’assumation différents : Nomos et Glashütte Original en Saxe, Junghans et Laco plus au sud-ouest, dans le Bade-Wurtemberg.

À retenir

  • Pourquoi ces montres minimalistes ressemblent à du design suisse alors qu’elles sont 100% allemandes
  • Comment quatre manufactures très différentes partagent une conviction commune sur l’inutilité de l’ornement
  • Ce que les détails cachés des cadrans révèlent sur le Bauhaus et l’aviation militaire

Nomos Glashütte, la traduction la plus littérale du Bauhaus au poignet

Nomos est sans doute la marque qui revendique le plus ouvertement cet héritage. Dès ses débuts, la marque puise son inspiration dans le mouvement Bauhaus, qui prône le minimalisme et la fonctionnalité. Créée dans une ville de Saxe redevenue accessible après la réunification, elle lance en 1992 son modèle fondateur. Du trio de co-propriétaires naîtront cette année-là quatre modèles fondateurs : Tangente, Orion, Ludwig, et Tetra. La Tangente, en particulier, est devenue une sorte de manifeste : cadran rond, chiffres épurés, aiguilles bleues sur fond blanc.

Ce qui distingue Nomos d’un simple exercice de style, c’est l’indépendance technique acquise avec le temps. En 2005, la marque franchit une étape supplémentaire en n’utilisant que ses propres mouvements dans la création de ses montres. Neuf ans plus tard, elle pousse encore le curseur : depuis 2014, toutes les créations intègrent le « NOMOS-Swing-System », un échappement conçu en interne. Sur le plan tarifaire, la maison reste étonnamment abordable pour ce niveau de manufacture. Sur un segment ultra-concurrentiel, celui des montres de luxe accessibles, entre 1000 et 3000 euros, NOMOS Glashütte est donc une vraie valeur sûre. À titre de comparaison, une montre suisse mécanique équivalente en finition démarre souvent bien plus haut.

Glashütte Original, la voisine saxonne qui joue une autre partition

À quelques centaines de mètres des ateliers Nomos, une autre manufacture puise dans le même sol saxon sans revendiquer frontalement le vocabulaire Bauhaus. L’histoire de l’horlogerie dans la ville saxonne de Glashütte commence dès 1845, lorsque Ferdinand Adolph Lange y crée sa propre société. Pour former les artisans capables de perpétuer ce savoir-faire naissant, l’École allemande d’horlogerie de Glashütte a été fondée en 1878. La marque telle qu’on la connaît aujourd’hui renaît après la chute du Mur : Glashütte Original a été créé dans les années 1990 à partir de l’entreprise nationalisée (VEB) Glashütter Uhrenbetriebe (GUB).

Là où Nomos affiche un dépouillement presque graphique, Glashütte Original cultive une sobriété plus classique, héritée de la précision saxonne plutôt que du manifeste artistique de Weimar. La simplicité et la facilité de lecture restent les maîtres-mots de l’agencement et de la décoration des cadrans chez la maison. Techniquement, sa signature ne se voit pas au premier regard mais se découvre au dos boîtier. Le marqueur technique constant de sa collection Senator est la platine trois-quarts, une plaque unique couvrant les trois quarts de la surface du calibre, là où la plupart des montres suisses utilisent plusieurs ponts séparés. Moins Bauhaus dans l’intention, donc, mais tout aussi allemande dans la méthode : la fonction prime sur le décorum, l’architecture interne du mouvement dicte la forme du boîtier.

Junghans et Laco, la Souabe répond à la Saxe

Le duo saxon n’a pas le monopole de cette esthétique. Plus à l’ouest, dans la région du Bade-Wurtemberg, deux autres maisons ont bâti leur identité sur des bases comparables, à ceci près qu’elles partent de l’aviation plutôt que de l’architecture pure. Junghans, fondée à Schramberg, revendique une histoire plus longue encore que celle de ses cousines saxonnes : l’entreprise a été fondée en 1861 par Erhard Junghans et son beau-frère Jakob Zeller-Tobler dans le Bade-Wurtemberg. Sa légitimité Bauhaus, elle, vient d’un nom propre : celui de Max Bill, designer et architecte suisse formé à l’école de Dessau. Junghans entretenait avec cet artiste une relation particulière, puisqu’il avait commencé à dessiner des montres pour la marque en 1961, donnant naissance à une ligne qui porte toujours son nom aujourd’hui. Pour le centenaire du mouvement en 2019, la maison a même gravé le bâtiment de Dessau au dos de certains boîtiers, clin d’œil direct à l’école qui a tout initié.

Laco, elle, vient d’un autre versant de l’histoire allemande : celui de l’aviation militaire. Tout commence à Pforzheim, la capitale allemande de l’horlogerie et de la bijouterie, quand Frieda Lacher et Ludwig Hummel fondent Lacher & Co., bientôt contracté en LACO. La marque doit sa réputation aux montres d’observation portées par les équipages dans les années 1940, reconnaissables à leurs couronnes surdimensionnées et leurs cadrans ultra-lisibles pensés pour être consultés d’un coup d’œil, gants aux mains, dans un cockpit peu confortable. Le lien avec le Bauhaus est ici plus indirect que chez Nomos ou Junghans, mais la logique reste la même : rien qui ne serve la lecture de l’heure n’a droit de cité sur le cadran.

Ce qui frappe, en creusant ces quatre trajectoires, c’est leur point de départ commun et pourtant si différent. Une manufacture née de la chute du Mur, une autre ressuscitée d’une entreprise d’État est-allemande, un fabricant centenaire de la Forêt-Noire, et un atelier qui fournissait jadis la Luftwaffe : quatre histoires disjointes, une même conviction que l’ornement est superflu. La prochaine fois que ce cadran blanc minimaliste croisera votre regard au poignet d’un architecte ou d’un designer, il y a fort à parier qu’il vient de l’un de ces quatre ateliers allemands, pas d’une manufacture au bord du lac Léman.

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