Dans une usine de Tianjin, les mêmes machines tournent depuis 1955 : ce qui en sort n'arrive presque jamais dans les vitri...

Dans une usine de Tianjin, les mêmes machines tournent depuis 1955 : ce qui en sort n'arrive presque jamais dans les vitrines françaises

Mise à jour : 10 août 2026

Un quart des mouvements mécaniques vendus dans le monde sortent d'une seule usine, à Tianjin, où les mêmes bâtiments produisent des montres depuis sept décennies. Cette usine s'appelle aujourd'hui Seagull. Elle fabrique des calibres pour des dizaines de marques occidentales qui n'affichent jamais son nom sur leurs cadrans. Et pourtant, dans les vitrines des horlogers français, impossible de trouver une montre siglée Seagull, Shanghai ou Beijing Watch. L'histoire de l'horlogerie chinoise reste un continent presque entièrement ignoré du grand public français, malgré un passé industriel dense et une actualité récente qui commence, timidement, à changer la donne.

À retenir

  • Une seule usine chinoise fabrique 25% de toutes les montres mécaniques du monde, mais son nom n'apparaît jamais sur les cadrans
  • Depuis 1955, trois usines d'État ont créé un patrimoine horloger chinois reconnu internationalement, mais totalement absent des boutiques françaises
  • Ciga Design devient la première marque horlogère chinoise à remporter un Grand Prix à Genève, ouvrant une brèche dans l'hégémonie suisse

Tianjin, le berceau oublié de l'horlogerie mécanique chinoise

Tout commence en janvier 1955. Le gouvernement chinois ordonne la création d'une industrie horlogère dans le nord du pays, et quatre artisans se retrouvent dans un atelier de fortune, avec des outils rudimentaires, pour fabriquer la première montre-bracelet entièrement chinoise. En janvier 1955, sur la base d'un ordre du gouvernement chinois visant à établir une industrie horlogère dans le nord du pays, quatre hommes dans un petit atelier avec des outils limités se sont lancés dans la construction de la première montre-bracelet chinoise, s'inspirant d'un mouvement suisse Sindaco à 5 rubis. Le prototype, baptisé Wuxing (Cinq Étoiles), voit le jour le 24 mars 1955. Ce jour-là, à 17h45, la « Five-Star », première montre fabriquée en Chine, met fin à une époque où le pays ne savait que réparer les montres, sans jamais les fabriquer.

L'usine change plusieurs fois de nom au fil des décennies avant de devenir Seagull en 1973, date à laquelle la marque devient, avec l'approbation de l'État, la première montre chinoise exportée, propulsant l'entreprise vers une reconnaissance mondiale. Entre-temps, l'usine développe des projets à forte charge symbolique : un chronographe d'aviation ultra-secret pour l'armée de l'air, baptisé « Projet 304 », dont 1 400 exemplaires sont livrés à des pilotes en service actif après des tests rigoureux et une adoption officielle. Aujourd'hui, l'entreprise revendique le statut de plus grand fabricant mondial de mouvements de montres mécaniques, produisant un quart de la production mondiale totale en volume. Un chiffre vertigineux pour une marque quasi invisible sur le marché français, où elle reste cantonnée à quelques boutiques spécialisées en ligne ou à des cercles de passionnés qui commandent directement depuis la Chine.

Pékin et Shanghai, les usines qui ont fabriqué la fierté nationale

Tianjin n'a jamais été seule dans cette aventure. La même année 1958 voit naître deux autres piliers de l'industrie : la Beijing Watch Factory et la Shanghai Watch Factory. À Shanghai, l'équipe d'essai développe en 1958 le mouvement de la montre « Shanghai » en s'inspirant du mouvement suisse Selca AS1194, nommé A-581 pour signifier « le premier mouvement de 1958 », avant que la production de masse ne démarre en mars de la même année. Cette montre a une valeur particulière dans l'histoire du pays : en 1961, le Premier ministre Zhou Enlai achète sa première montre Shanghai, qu'il portera jusqu'à sa mort.

À Pékin, l'usine cultive un tout autre imaginaire, presque officiel. Le logo de la fabrique représente pendant des décennies l'image stylisée de la porte Tian'anmen, la même que celle figurant sur l'emblème national, et le nom de marque « Beijing » aurait même été calligraphié à la main par Mao Zedong lui-même, selon les chroniques officielles. Porter une montre Beijing sous l'ère maoïste n'avait rien d'anodin : il s'agissait d'un signe de fierté nationale, la posséder conférait un statut et en offrir une relevait presque d'un geste diplomatique. Le fondateur de la manufacture posait d'ailleurs des exigences très strictes, résumées en une phrase restée célèbre au sein de l'entreprise : « Toutes les montres doivent respecter les standards suisses, pas les standards de Shanghai, les standards nationaux ou les standards soviétiques. »

Ces trois usines, avec une quatrième moins connue, Peacock, formaient dans les années 1950 le socle industriel d'un pays qui refusait de rester dépendant des importations. Le marché horloger chinois a démarré dans les années 1950 avec huit marques d'État, dont l'usine de Tianjin (aujourd'hui Seagull), la Beijing Watch Factory, Shanghai Watch et Peacock Watch. Rien de tout cela ne s'est jamais traduit par une présence dans les grandes galeries commerciales parisiennes ou lyonnaises. La France, marché saturé par les codes suisses et, dans une moindre mesure, japonais, n'a jamais laissé de place à ce patrimoine.

Ciga Design, la génération qui tente de forcer la porte

Le paysage a pourtant légèrement bougé depuis une dizaine d'années. Fondée en 2016 par Zhang Jianming, un designer venu de la signalétique urbaine, la marque Ciga Design incarne une rupture générationnelle complète avec les usines d'État historiques. Première marque horlogère chinoise récompensée au Grand Prix d'Horlogerie de Genève, Ciga Design a été créée par un spécialiste de la signalétique dans les transports urbains, héritier des préceptes du Bauhaus, et propose depuis Shenzhen environ 200 000 exemplaires par an. Son parcours personnel a de quoi surprendre : invité en 2012 à participer à un jury lors du salon horloger de Shenzhen, il voit par pur hasard dans la montre le canevas idéal pour exprimer ses propres idées, après vingt-quatre ans passés au service d'autres entreprises.

La marque a rapidement misé sur l'innovation technique plutôt que sur l'imitation des codes suisses. Sa technologie de « non-synchronisation » repose sur un rapport spécial des roues dentées créant un nouveau mouvement horloger avec une indication horaire aux deux extrémités d'une seule aiguille, l'extrémité fine indiquant la minute et l'autre l'heure. Résultat : son modèle Blue Planet, sorti en 2014 puis réédité en 2021, a devancé les marques suisses au GPHG dans la catégorie Challenge, une première pour une marque chinoise. En une décennie, l'entreprise a accumulé plus de 100 brevets et 17 prix de design internationaux.

Reste que Ciga Design vend surtout en ligne, hors des circuits horlogers traditionnels français, et que son positionnement design tranche avec l'ADN patrimonial de Seagull ou Beijing Watch. Une nouvelle génération de marques hybrides, fondées par des Français installés en Chine, tente désormais de servir de pont entre ces deux mondes en mariant artisanat chinois et codes esthétiques européens. De quoi laisser penser que la vitrine française, encore fermée à sept décennies de savoir-faire horloger chinois, pourrait un jour s'ouvrir un peu plus large.

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