Mai 2016 : les dernières usines de HMT s'éteignent définitivement. Ce sigle ne dit rien à un lecteur français, et c'est bien le problème. Pendant des décennies, cette entreprise publique indienne a pourtant compté parmi les plus gros fabricants de montres de la planète, avant de disparaître dans une indifférence quasi totale hors de son pays. Sa chute a ouvert la voie à un autre acteur, lui aussi largement ignoré en France : Titan, propriété du groupe Tata, aujourd'hui cinquième horloger mondial.
À retenir
- Un géant indien oublié a produit 115 millions de montres avant de s'éteindre sans bruit
- Son héritier contrôle aujourd'hui plus de 3 200 boutiques et fabrique autant de montres que toute la Suisse réunie
- Une nouvelle garde entrepreneuriale indienne émerge, ignorée des médias français mais célébrée internationalement
HMT, le géant oublié qui a fabriqué 115 millions de montres
Créée en 1953 comme fabricant de machines-outils, HMT (Hindustan Machine Tools) lance sa division horlogère en 1961 grâce à un partenariat technologique avec le japonais Citizen. En 1961, HMT, en collaboration avec la Citizen Watch Company du Japon, met en place la première entreprise de fabrication de montres-bracelets en Inde, à Bangalore. Le succès est immédiat et durable : pendant des années, les listes d'attente s'allongent pour obtenir une montre HMT, surnommée sobrement "Timekeepers to the Nation", la gardienne du temps de la nation.
Le bilan chiffré donne le vertige. Cette marque indienne emblématique, qui fut l'un des plus grands fabricants de montres au monde avec plus de 115 millions de montres produites au cours de son existence, a fini par devenir insolvable. Un chiffre à mettre en perspective : c'est à peu près deux fois la population de la France équipée d'une seule et même marque de montre. Mais l'entreprise publique n'a jamais su négocier le virage du quartz, ni celui du design. C'était le début de la fin pour HMT et le début de l'ascension de Titan. À cette époque, les montres non-quartz de HMT semblaient déjà complètement dépassées.
Les pertes se sont accumulées pendant plus d'une décennie avant que le gouvernement ne se résolve à tirer un trait. Le gouvernement indien a finalement fermé l'activité horlogère de HMT en mai 2016, l'entreprise ayant subi des pertes annuelles quasi continues depuis le début des années 2000, s'élevant à environ 1,9 million de dollars en 2004 et grimpant à environ 3,6 millions de dollars en 2013. Dans les faits, la fermeture s'est étalée sur plusieurs mois. Les rumeurs et espoirs d'une résurrection de la vénérable marque ont finalement été enterrés le 1er mai 2016, lorsque les derniers employés ont été mis en retraite anticipée. Aujourd'hui, les montres HMT vintage sont devenues des objets de collection recherchés, un comble pour une marque qui incarnait autrefois l'utilitaire pur et simple.
Titan, cinquième horloger mondial que la France ignore superbement
Pendant que HMT s'enfonçait, un autre acteur montait en puissance dans son ombre, presque en silence pour l'Occident. Fondé en 1984, Titan est une coentreprise entre la Tamil Nadu Industrial Development Corporation (TIDCO) et le groupe Tata, le conglomérat indien à 150 milliards de dollars actif dans l'acier, l'automobile, les technologies de l'information et bien plus. La stratégie de départ tenait presque du braconnage industriel : le grand conglomérat indien Tata Group a créé une marque de montres en 1984 nommée Titan, qui a débauché des cadres et des ouvriers clés de HMT pour concevoir des montres à quartz abordables et à la mode.
Le résultat, quatre décennies plus tard, force le respect. Titan est aujourd'hui le cinquième horloger mondial, produisant entre 15 et 17 millions de pièces par an, un volume comparable à celui de l'ensemble de l'industrie horlogère suisse. Une statistique qui mérite d'être relue deux fois : un groupe indien quasi inconnu en Europe fabrique autant de montres que tous les horlogers suisses réunis, Swatch, Rolex, Richemont et les autres compris. Le groupe s'appuie sur un réseau de distribution colossal et une diversification tous azimuts. Titan est distribué à travers un réseau de 3 240 boutiques qu'il contrôle en grande partie, et s'est diversifié dans la bijouterie (sa marque Tanishq détient 8% du marché indien), la lunetterie, les parfums, la mode et les saris. Titan affiche un chiffre d'affaires total de 6,45 milliards de dollars.
Là où Titan surprend le plus, c'est sur le terrain technique, celui que les Français associent d'instinct à la Suisse. Titan est devenu l'un des plus grands fabricants horlogers intégrés au monde, avec de plus en plus de composants produits en interne, même si certaines pièces critiques comme les organes réglants restent encore sourcées en Suisse ou au Japon. L'entreprise a même développé ses propres calibres mécaniques et des mouvements à quartz d'une finesse record. Difficile d'imaginer, en flânant dans une galerie marchande française, qu'une telle puissance industrielle existe à des milliers de kilomètres sans qu'aucune vitrine n'en porte trace.
Bangalore Watch Company, la relève entrepreneuriale qui raconte une autre Inde
Entre le mastodonte étatique disparu et le géant coté en bourse, une troisième histoire s'écrit depuis 2018, plus modeste mais tout aussi révélatrice d'une Inde horlogère en pleine mutation. Bangalore Watch Company naît de la rencontre entre deux consultants tech revenus au pays. Fondée en 2018 par un couple, l'entreprise produit des montres automatiques haut de gamme depuis l'Inde. Nirupesh Joshi et Mercy Amalraj, ses fondateurs, avaient identifié un vide précis dans le paysage. L'une des observations qu'ils ont faites était l'absence d'horlogerie mécanique de classe mondiale originaire du sous-continent indien.
Leur pari : raconter une Inde contemporaine, loin des clichés touristiques. La vision populaire de l'Inde est celle des éléphants, charmeurs de serpents, dieux exotiques et motifs orientaux. La leur, à l'inverse, est celle de l'exploration spatiale, de l'informatique avancée et de leurs femmes pilotes de chasse. La marque a depuis multiplié les prouesses symboliques, avec notamment une montre qualifiée pour un vol spatial, une première indienne, et un matériau maison baptisé Cerasteel, fusion d'acier et de céramique. Sa reconnaissance, elle, vient d'ailleurs que de l'Hexagone : la marque a été saluée par le New York Times, Forbes et le média spécialisé Hodinkee, quand la presse française reste muette sur son existence.
Reste une question de fond, presque taboue dans le petit monde horloger tricolore, obnubilé par la Suisse et par le Japon : pourquoi ce silence persistant autour d'un pays qui aligne un ancien géant historique, un cinquième mondial en activité et une scène entrepreneuriale en pleine effervescence ? La réponse tient sans doute à une hiérarchie du prestige forgée depuis des décennies, où l'origine indienne peine encore à évoquer autre chose que la sous-traitance textile ou le service client délocalisé. Une chose est sûre : ceux qui zappent Bangalore comme capitale horlogère émergente risquent, d'ici quelques années, de le regretter.
Sources : helioswatchstore.com | tribuneindia.com


