Cherchez un instant les montres présentées en vitrine chez votre horloger de quartier : Tissot, Longines, Certina peut-être, toutes suisses ou revendiquées comme telles. Ce que vous ne verrez presque jamais, c’est une Festina, une Lotus ou une Duward, pourtant assemblées à quelques centaines de kilomètres de nos frontières, à Barcelone. L’Espagne possède une industrie horlogère bien réelle, active depuis près d’un siècle, mais elle reste invisible dans les rayons français. Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête.
À retenir
- Festina seule vend 5 millions de montres par an, presque aucune en vitrine française
- L’Espagne possède une industrie horlogère depuis 1923, mais reste invisible des circuits traditionnels
- Les frontières entre Swiss Made et assemblage catalan se sont brouillées : où commence réellement une montre ?
Festina, le géant catalan qui joue sur deux tableaux
Festina n’est pas née à Barcelone. La marque voit le jour en 1902 à La Chaux-de-Fonds, berceau historique de l’horlogerie suisse. Mais en 1984, tout change : un industriel espagnol nommé Miguel Rodríguez racheté la société et a peu à peu transféré une grande partie de l’assemblage des montres dans une manufacture moderne à Barcelone. Depuis, Festina fonctionne sur un modèle hybride assez unique dans le secteur : l’usine barcelonaise assemble la majorité des modèles, tandis qu’un atelier en Suisse reste dédié aux montres haut de gamme.
Le siège social, lui, ne fait aucun mystère : il est situé à Barcelone, même si l’entreprise conserve un centre de production de haute technologie en Suisse et un centre spécialisé pour les montres en or en Espagne. la mention « Swiss Made » qui orne certains cadrans Festina ne concerne qu’une fraction de la production réelle. Le reste, la majorité, sort des ateliers catalans. Et le succès commercial est loin d’être anecdotique : le groupe revendique aujourd’hui une présence dans plus de 90 pays et 5 millions de montres vendues par an. Cinq millions de pièces, chaque année, quasiment aucune dans une vitrine parisienne ou lyonnaise. Étrange non ?
Un empire discret : Lotus, Candino, Jaguar, Calypso
Festina n’est que la partie visible d’un ensemble bien plus vaste. Le groupe barcelonais possède aussi Lotus, Candino, Calypso et Jaguar : le groupe Festina-Lotus vend ses montres dans plus de 50 pays sous plusieurs marques différentes. Lotus en particulier occupe une place à part. Fondée elle aussi en Suisse en 1902, la marque a basculé côté espagnol dès 1981, quand Miguel Rodríguez Domínguez en a fait l’acquisition, avant de racheter Festina trois ans plus tard.
Ce conglomérat n’a rien d’un artisanat de niche. Il a construit sa croissance en multipliant les rachats : Jaguar est intégré en 1989, Candino en 2002, tandis que Calypso est lancée comme marque propre en 1996. Résultat : un acteur industriel qui pèse lourd sur le marché grand public européen, mais qui reste quasi absent des circuits de distribution français traditionnels, cantonné aux boutiques en ligne, aux grandes surfaces spécialisées ou aux marchés espagnol, italien et sud-américain où il domine largement.
Duward, la doyenne discrète de la place barcelonaise
Si Festina fait figure de mastodonte, Duward incarne une autre histoire, plus ancienne et plus feutrée. Ses origines remontent à une structure fondée en 1923 par un joaillier français : l’Union Relojera Suiza a été créée par le joaillier français Alexandre Herbeux pour représenter les principales usines de l’horlogerie suisse en Espagne, où ces services n’existaient pas encore. C’est de cette structure que naît Duward, quelques années plus tard, en pleine effervescence de l’horlogerie ibérique : fondée à la fin des années 1920, la marque connaît un grand succès pendant les années d’après-guerre, particulièrement appréciée pour ses créations des années 1950.
Contrairement à d’autres marques disparues avec leur époque, Duward n’a jamais cessé son activité. L’entreprise a été racheté et continue aujourd’hui sa production, avec son siège toujours situé à Barcelone. Elle a même connu un épisode inattendu dans les années 1960, en s’associant avec l’horloger suisse Aquastar pour produire des montres de plongée vendues sous le double nom Duward-Aquastar. Un modèle de ce type, l’Oceanic, reste aujourd’hui recherché par les collectionneurs de vintage, preuve que le savoir-faire catalan n’a jamais été un simple sous-traitant anonyme de l’horlogerie suisse.
Pourquoi ces montres restent invisibles chez nous
La question du prix explique beaucoup. Ces marques jouent sur des gammes accessibles, quartz ou automatiques d’entrée de gamme, un segment où les enseignes françaises préfèrent historiquement pousser des références suisses ou japonaises perçues comme plus valorisantes en vitrine. Il y a aussi une question de circuits : Festina, Lotus et Duward irriguent en priorité l’Espagne, l’Italie, l’Amérique latine, des marchés où l’identité ibérique de ces marques ne pose aucun problème d’image. En France, où le mot « suisse » reste un argument de vente à lui seul, une montre assemblée à Barcelone doit se battre contre un préjugé tenace, même quand une partie de son mouvement ou de sa finition provient bel et bien d’ateliers helvétiques sous contrat.
Un détail mérite d’être signalé avant de refermer le sujet : plusieurs marques du groupe Festina utilisent des mouvements à quartz d’origine japonaise, notamment Miyota, ce qui complique encore l’idée d’une horlogerie purement « suisse » ou purement « espagnole ». La frontière entre les origines s’est brouillée depuis longtemps, et c’est peut-être là le vrai sujet : ce ne sont plus les pays qui fabriquent des montres, mais des chaînes industrielles éclatées entre plusieurs continents, dont l’étiquette finale ne raconte souvent qu’une fraction de l’histoire.
Sources : montres.wiki | festina.com | marctissier.com







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