Franche-Comté et le Haut-Doubs concentrent encore aujourd'hui l'essentiel de la production horlogère française, dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres autour de Besançon et Morteau. Quatre maisons qu'on pensait disparues avec la crise du quartz des années 1970-1980 y tournent toujours, embauchent, innovent et sortent des nouveautés en 2026. LIP, YEMA, Michel Herbelin et Pequignet n'ont jamais fermé boutique. Elles ont simplement cessé de faire la une, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
À retenir
- Quatre géants oubliés de l'horlogerie française tournent toujours à plein régime autour de Besançon et Morteau
- LIP est devenue chronométreur officiel du Grand Prix de France Historique, retrouvant ainsi son prestige d'antan
- YEMA et Pequignet fabriquent désormais leurs composants en interne, une rareté en France qui défie la concurrence suisse
LIP, la doyenne bisontine qui redevient chronométreur officiel
Fondée en 1867 à Besançon, LIP a connu son âge d'or dans les années 1960, quand la marque comptait jusqu'à 1 500 employés à son apogée. Puis vint la chute, les grèves, les liquidations à répétition, l'image d'une entreprise sinistrée qui a longtemps collé à son nom. Reprise en main par la famille Bérard il y a une décennie, la marque a été solidement ramenée en Franche-Comté, avec un objectif affiché : refaire de Besançon un vrai lieu de fabrication, pas seulement un logo.
Le résultat se mesure en chiffres concrets. Avec plus de 100 collaborateurs, la marque est aujourd'hui le plus grand employeur de l'horlogerie française, un titre qui résonne différemment quand on sait qu'elle avait déjà porté ce statut à son apogée des années 1960. Et LIP ne se contente plus de survivre : depuis 2024, la manufacture bisontine est le chronométreur officiel du Grand Prix de France Historique, ce rendez-vous incontournable qui réunit chaque année sur le Circuit Paul Ricard plus de 225 voitures historiques, dont plus de 60 Formule 1 des années 1970 à 2010. Pour l'édition 2026, tenue début mai devant plus de 106 000 spectateurs, la maison a signé un troisième chronographe co-brandé, produit à 1 906 pièces dans le monde, en référence à la date du premier Grand Prix de France. Un clin d'œil qui n'a rien d'anodin : Fred Lip, figure historique de la marque, équipait déjà sa Ferrari 410 Superamerica de chronomètres maison dans les années 1950.
YEMA, l'ancienne géante de la plongée qui a rapatrié sa production
YEMA aussi a connu la démesure. Fondée en 1948 à Besançon par Henry-Louis Belmont, diplômé de l'École nationale d'horlogerie, la marque est devenue en quelques décennies le premier fabricant français de montres, produisant plus de 500 000 pièces par an dans les années 1960-1970. Sa Superman de 1963, montre de plongée étanche jusqu'à 300 mètres avec son fameux bloque-lunette breveté, a longtemps équipé les plongeurs de la Marine nationale.
Rachetée, revendue, ballottée entre plusieurs actionnaires (dont Seiko pendant un temps), YEMA a fini par atterrir à Morteau sous la houlette de la famille Bôle, aujourd'hui à sa troisième génération aux commandes. La marque revendique désormais un statut unique dans le paysage tricolore : YEMA est aujourd'hui la seule manufacture horlogère française à assurer, en interne, la fabrication de plusieurs composants ainsi que l'assemblage de ses calibres propriétaires, ce qui a nécessité la création d'un véritable pôle industriel horloger au sein de ses ateliers de Morteau. Concrètement, platines et ponts sortent des mêmes murs où l'on conçoit la montre, une rareté à l'échelle du secteur français.
Michel Herbelin, l'entreprise familiale née dans une cuisine du Jura
À Charquemont, petit village du Haut-Doubs à quinze kilomètres de la frontière suisse, l'histoire commence de façon presque artisanale. En 1947, un jeune horloger-régleur de 26 ans ouvre son atelier au dernier étage de la maison de ses parents et baptise ses premières montres "Impec", contraction assumée d'impeccable. Le nom Michel Herbelin n'apparaît officiellement qu'en 1965 ; jusque-là, l'entreprise fabriquait surtout pour des grossistes avant de devenir marque à part entière.
Trois générations plus tard, l'affaire tourne toujours en famille. Plus de 70 ans après sa création, l'horlogerie éponyme reste une entreprise familiale indépendante qui emploie 80 personnes dont 50 horlogers dans le village de son fondateur, où l'un des dirigeants actuels rappelle que la maison compte parmi les derniers horlogers français encore installés si près de la Suisse. En 2022, pour ses 75 ans, la marque a simplifié son nom en Herbelin et ouvert sa première boutique en propre à Paris, rue Bonaparte, un geste symbolique pour une entreprise qui vend l'essentiel de ses montres, entre 300 et 3 000 euros, dans près de 3 000 points de vente à travers une cinquantaine de pays. Détail qui ne trompe pas sur la reconnaissance retrouvée : l'Élysée a inclus la marque parmi ses cadeaux diplomatiques officiels.
Pequignet, la manufacture de Morteau qui vient de sortir son premier chronographe maison
Créée en 1973 par Émile Pequignet, la maison installée à Morteau a frôlé le dépôt de bilan au début des années 2010, victime de son propre pari : développer un mouvement 100% français, le Calibre Royal, dont le développement a fini par plomber ses finances. La marque a été sauvée en 2012 par deux repreneurs, Philippe Spruch et Laurent Katz, qui ont redonné un cap à l'entreprise sans renoncer à l'ambition industrielle initiale.
Le pari a fini par payer. Lors du salon Watches & Wonders 2026 à Genève, Pequignet a dévoilé son cinquième mouvement maison et surtout son tout premier chronographe manufacture, la Royale Paris Chrono, animée par le Calibre Initial Chronographe conçu, assemblé et réglé à Morteau. Affichée à 6 450 euros prix public TTC, la pièce s'inscrit dans une production dont les composants proviennent d'un rayon de 80 km autour de Morteau, à 72% made in France, le reste venant de Suisse. La reconnaissance officielle a suivi de près : la manufacture a reçu et vu renouveler le label Entreprise du Patrimoine Vivant décerné par le ministère de l'Économie, obtenu en 2014 puis reconduit en 2019 et 2025. Signe que la diplomatie française y croit aussi : lors de la visite officielle d'Emmanuel Macron au Japon, fin mars 2026, une montre Pequignet créée spécialement pour l'occasion, ornée d'un cadran peint à la main mêlant chêne et cerisier, a été offerte au couple impérial japonais.
Ces quatre maisons ne représentent qu'une partie de l'écosystème horloger français, mais elles racontent la même trajectoire : faillite ou quasi-faillite, reprise par des industriels ou des familles obstinées, puis retour progressif vers la fabrication locale plutôt que le simple assemblage de pièces importées. Reste une question que peu de clients se posent au moment d'acheter une montre suisse à prix comparable : combien de manufactures, à Genève ou ailleurs, peuvent encore dire que 72% de leurs composants viennent d'un rayon de 80 kilomètres ?
Sources : ina.fr | welovewatches.fr


