Une entreprise française fabrique des montres capables de résister à 300 mètres de profondeur, dans un atelier niché au cœur du massif du Jura. Elle s'appelle Yema, elle existe depuis 1948, et elle équipe aujourd'hui la Marine nationale sans que le grand public en ait la moindre idée. Son secret ? Un savoir-faire discret, transmis dans un village comtois de 4 000 habitants, à deux pas de la frontière suisse.
À retenir
- Une manufacture française fondée en 1948 équipe secrètement les sous-mariniers nucléaires depuis des décennies
- Tous les composants de ses montres militaires sont fabriqués dans un rayon de 70 km autour de son siège à Morteau
- Cette petite marque a aussi équipé le premier spationaute français en orbite et collabore toujours avec l'armée de l'Air et de l'Espace
Un horloger de Besançon qui a choisi la montagne
Tout commence en 1948. L'histoire de Yema débute à Besançon, autrefois bastion de l'horlogerie française, sous l'impulsion de Henry Louis Belmont, natif de la ville et horloger de formation, qui avait atteint le poste de directeur technique de l'entreprise locale Lip. L'anecdote sur le nom de la marque vaut le détour : plutôt que de payer une agence de communication, Belmont lance un concours dans une école pour trouver un nom qui sonne le plus grec possible sans jamais avoir été utilisé. Yema est né ainsi.
La croissance est fulgurante. La manufacture connaît un succès rapide sur la scène internationale puisqu'en 1966, et pendant trois années consécutives, Yema devient le premier exportateur français de montres, avec plus de 500 000 modèles livrés dans plus de 50 pays. Aux États-Unis, la marque contourne même les préjugés en se rebaptisant : elle se fait connaître sous le nom de « LEJOUR », une marque spécifiquement créée pour l'exportation. Un détail savoureux pour une maison si profondément française.
Aujourd'hui, c'est à Morteau que tout se joue. Les ateliers de Yema se trouvent désormais à Morteau, au cœur de la Franche-Comté, une petite ville qui n'a rien d'anodin dans le paysage horloger national. Cette petite ville située dans le Doubs, en plein massif du Jura et à quelques kilomètres de la Suisse, est une place forte de l'horlogerie française, accueillant, outre Yema, la maison Péquignet et le Lycée d'horlogerie de Morteau. Autant dire que chaque rouage produit ici porte l'empreinte d'une région tout entière tournée vers la précision mécanique depuis des générations.
Le partenaire caché des sous-mariniers
Voilà où l'histoire prend un tour plus secret. Yema n'est pas seulement une marque de montres de plongée grand public : c'est un partenaire officiel de la Marine nationale, avec une gamme baptisée Navygraf dont les origines remontent loin. Cette collection trace ses racines jusqu'à la fin des années 1960 et est devenue l'un des piliers durables du catalogue moderne de la marque.
Le modèle le plus emblématique de cette collaboration s'appelle Barracuda CMM.20, en référence directe aux sous-marins nucléaires d'attaque de la classe Barracuda. Conçue et développée en étroite collaboration avec la Marine nationale, la Navygraf Barracuda CMM.20 Édition Limitée tire son nom du programme de sous-marins Barracuda et rend hommage à l'univers des forces sous-marines françaises. Les détails ne sont pas cosmétiques : derrière un cristal en saphir teinté de rouge, hommage à l'éclairage rouge utilisé à bord des sous-marins nucléaires pour préserver la vision nocturne, l'insigne des forces sous-marines de la Marine française est gravé.
Le mouvement, lui, est fabriqué à quelques mètres de la place du village. Le calibre Manufacture Morteau 20 a été conçu et développé par les horlogers de Yema à Morteau, en France. Une prouesse pour une maison de cette taille : contrairement à d'autres calibres de la marque, les calibres CMM ne comportent aucun composant venu d'Extrême-Orient, mais uniquement de France et de Suisse, dans un rayon d'environ 70 kilomètres autour du siège de l'entreprise, et Yema fabrique elle-même les platines et les ponts dans son propre atelier technique à Morteau. entre le tour de main et la matière première, presque tout reste dans un mouchoir de poche comtois.
Cette rigueur technique se traduit en chiffres concrets. Le calibre est accurate à -3/+7 secondes par jour, offrant une précision solide pour un usage militaire. Et la réserve de marche n'est pas anecdotique non plus : le mouvement automatique à micro-rotor emmagasine une réserve de marche impressionnante de 70 heures. De quoi tenir un week-end entier sans remontage, un détail qui compte quand on passe des semaines en immersion.
De l'espace au ciel : une manufacture aux ambitions multiples
La mer n'est pas le seul terrain de jeu de Yema. La maison entretient une relation ancienne avec l'aviation militaire française. L'histoire entre l'armée de l'Air et Yema a commencé au début des années 1970, quand la marque équipait alors les Sauveteurs Plongeurs Héliportés. Depuis, le partenariat s'est modernisé : depuis 2019, l'armée de l'Air et de l'Espace et Yema collaborent afin de proposer des montres inspirées de l'univers de l'aviation militaire française, une collection de qualité professionnelle illustrant les valeurs partagées de précision, professionnalisme, rigueur et audace.
Plus étonnant encore : la marque a aussi accompagné la France jusque dans l'espace. En 1982, Yema a été choisie comme fournisseur officiel des agences spatiales françaises CNES et ESA, et son modèle Spationaute III a marqué l'histoire en devenant la première montre spatiale française utilisée sur la station spatiale internationale. Cette même année-là, l'aventure prend un tour très concret : le 24 juin 1982, pour la première fois, un spationaute français, Jean-Loup Chrétien, s'élance de la base de Baïkonour pour un voyage de dix jours dans l'espace, une montre Yema au poignet.
Peu de manufactures peuvent revendiquer avoir habillé à la fois des sous-mariniers en patrouille silencieuse, des pilotes de chasse et un cosmonaute en orbite, tout en gardant l'essentiel de leur production dans un rayon de 70 kilomètres. La prochaine fois que vous croiserez une montre de plongée à l'allure discrète sur le poignet d'un inconnu, il y a peut-être plus d'histoire dans ce boîtier en acier que dans bien des récits d'espionnage.
Sources : youtube.com | defense.gouv.fr


