Plus personne ne fabrique de montres dans le Massachusetts : voici la seule marque américaine qui a traversé les années 1970

Plus personne ne fabrique de montres dans le Massachusetts : voici la seule marque américaine qui a traversé les années 1970

Mise à jour : 7 août 2026

Plus une seule usine ne tourne à Waltham, dans le Massachusetts, pour produire ce que la ville a pourtant inventé : la montre fabriquée en série. L'ironie est cruelle. La cité qui a donné son nom à toute une industrie horlogère américaine n'en fabrique plus la moindre pièce depuis des décennies. Et sur les grands noms qui ont façonné le poignet des Américains pendant plus d'un siècle, un seul a traversé la tempête du quartz des années 1970 sans y laisser son âme : Timex.

L'histoire commence pourtant en beauté, justement à Waltham. En 1850, un horloger bostonien du nom d'Aaron Dennison rêve de fabriquer des montres à grande échelle, avec des pièces interchangeables plutôt qu'assemblées à la main une par une. Il envisage une fabrique basée à Boston avec une ambition mondiale, abandonnant les méthodes traditionnelles pour produire différents types de montres à moindre coût. Après des débuts financiers chaotiques sous plusieurs noms successifs, l'entreprise déménage de Roxbury à Waltham en 1854, où elle s'installe, portée par une ambition d'expansion, sur un terrain de près de 100 acres. C'est là que naît, au sens propre, l'horlogerie industrielle moderne. En un siècle d'existence, la Waltham Watch Company produira environ 40 millions de montres, pendules, compteurs de vitesse, boussoles et autres instruments de précision entre 1850 et 1957. Un chiffre qui donne le vertige, l'équivalent de la population totale de l'Argentine sortie d'une seule et même usine.

À retenir

  • Waltham a produit 40 millions de montres mais n'en fabrique plus une seule depuis des décennies
  • Trois géants de l'horlogerie américaine (Elgin, Bulova, Gruen) ont disparu ou changé de mains
  • Une seule marque a survécu à la crise du quartz en refusant de défendre le luxe mécanique

Elgin, l'autre géant qui s'éteint en silence

Waltham n'était pas seule dans la course. Dans l'Illinois, à quelques encablures de Chicago, la Elgin National Watch Company s'était imposée comme sa rivale directe dès 1864, fondée notamment par un ancien maire de Chicago pour concurrencer frontalement Waltham. Pendant près d'un siècle, le complexe industriel d'Elgin fut le plus grand site au monde dédié à l'horlogerie. La firme a même recruté sept ingénieurs chez son concurrent bostonien, surnommés les "Seven Stars", moyennant des salaires jamais vus à l'époque.

Mais le déclin s'amorce dès les années 1960. L'usine historique, jugée vétuste, ferme et la production est transférée vers une nouvelle installation en Caroline du Sud, dans une bourgade qui ira jusqu'à se renommer Elgin en hommage à son nouveau bienfaiteur industriel. La bascule ne sauve rien : l'entreprise cesse toute fabrication aux États-Unis en 1968 et vend les droits sur le nom "Elgin", revendus plusieurs fois par la suite. La tour de l'horloge emblématique de l'usine originelle, elle, est démolie en 1966, deux ans avant l'arrêt définitif. Aujourd'hui, les montres qui portent encore ce nom historique sont assemblées en Chine avec des mouvements japonais, sous licence d'une société qui n'a plus rien à voir avec l'Illinois d'origine.

Bulova, la fierté new-yorkaise passée sous pavillon japonais

Bulova aurait pu incarner la résistance américaine face au raz-de-marée du quartz asiatique. La marque, fondée en 1875 à New York par un immigré bohémien, s'était forgé une réputation d'innovation technique et de style distinctement américain, au point de placer un chronographe à bord d'une mission lunaire de la NASA en 1971. Mais la prospérité s'érode au fil des décennies suivantes. En 2007, la Loews Corporation conclut un accord pour céder l'intégralité des parts de Bulova au géant japonais de l'horlogerie Citizen. L'opération, chiffrée à 250 millions de dollars, se finalise début 2008. Depuis, la marque continue d'exister, elle a même célébré ses 150 ans en 2025, mais son destin industriel se joue désormais à Tokyo. Bulova, si elle fut originellement une entreprise américaine, voit aujourd'hui ses opérations de fabrication principalement basées à l'étranger sous l'égide de Citizen Watch Co.

Ce rachat n'a rien d'anecdotique. Il symbolise le sort commun de presque toute l'horlogerie américaine historique : Gruen, Wittnauer, Hamilton, autant de noms absorbés, vendus ou éteints au fil de la crise du quartz déclenchée par les fabricants japonais dans les années 1970. Seiko, avec sa première montre à quartz commercialisée en 1969, avait rendu obsolète en quelques années tout le savoir-faire mécanique développé depuis un siècle à Waltham, Elgin ou ailleurs. Les usines américaines, conçues pour produire des mouvements mécaniques de précision, se sont retrouvées incapables de suivre le rythme et les coûts de cette nouvelle technologie électronique venue d'ailleurs.

Timex, la seule survivante, née dans le Connecticut

Reste Timex. Et son histoire est différente de toutes les autres, précisément parce qu'elle n'a jamais cherché à rivaliser sur le terrain du luxe ou de la précision mécanique haut de gamme. Tout commence en 1854 à Waterbury, dans le Connecticut, quand le fabricant de laiton Benedict & Burnham crée une division dédiée aux pendules, la Waterbury Clock Company. L'entreprise se spécialise très vite dans les montres accessibles : dès 1901, pour un dollar en poche, n'importe quel Américain pouvait s'offrir une montre fonctionnelle. C'est cette philosophie de l'entrée de gamme qui va la sauver soixante-dix ans plus tard.

Rachetée en 1941 par l'armateur norvégien Thomas Olsen, l'entreprise devient Timex, contraction de Time et Kleenex, symbole d'un produit pensé comme jetable et bon marché plutôt que comme un bijou transmis de génération en génération. Quand le quartz bouleverse tout dans les années 1970, Timex n'a pas à défendre un positionnement premium menacé : elle adopte massivement la nouvelle technologie et délocalise sa production vers l'Asie, tout en conservant son siège dans le Connecticut. Aujourd'hui, le groupe revendique 27 sites répartis dans le monde, du Connecticut à Milan, en passant par les Philippines et Lugano. Pas d'usine dans le Massachusetts, ni même vraiment dans le Connecticut d'origine pour l'assemblage de masse, mais une marque toujours vivante, toujours américaine par son histoire et son siège social.

La leçon est presque à contre-courant de ce qu'on imagine spontanément. Ce ne sont pas les fabricants les plus prestigieux ou les plus anciens qui ont survécu à la révolution du quartz, mais celui qui avait le moins à perdre en abandonnant la mécanique traditionnelle. Waltham vendait de la précision, Elgin vendait de l'histoire industrielle, Bulova vendait du style américain. Timex, elle, vendait simplement l'heure, pas cher. Et c'est précisément ce dépouillement qui lui a permis de traverser un siècle et demi sans jamais fermer boutique.

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