Sur l’île d’Elbe, entre plages de sable fin et vestiges napoléoniens, une manufacture horlogère assemble depuis quatre décennies des montres que personne, en Suisse, n’est jamais parvenu à reproduire à l’identique. Son nom : Locman. La société a été fondée sur l’île d’Elbe en 1986, dans l’archipel toscan. Son secret ne tient pas à un mouvement mystérieux ou à un complication rare, mais à un mariage de matériaux et de savoir-faire artisanal que les grandes maisons suisses ont préféré ignorer plutôt que d’essayer d’égaler.
À retenir
- Pourquoi une petite île toscane est devenue le berceau d’une horlogerie que Genève ignore
- Le matériau que les Suisses ont dédaigné et qui a fait la signature de Locman
- Comment un investisseur helvétique a permis à une manufacture insulaire de conquérir le monde
Un nom né de deux amis, une île comme atelier
L’histoire commence loin des salons horlogers de Genève. Locman a été fondée en 1986 par Marco Mantovani, originaire de Marina di Campo, et Fulvio Locci, et a débuté comme un studio de design pour les grandes maisons suisses. Le nom de la marque n’a d’ailleurs rien de mystique : il vient simplement de la contraction des noms de ses deux fondateurs, Locci et Mantovani. Avant de signer leurs propres montres, les deux Elbois dessinaient des bracelets en cuir pour des clients suisses, capitalisant sur un savoir-faire familial : Mantovani avait hérité de son père, fournisseur de cuir, ce flair typiquement italien pour l’élégance.
Le vrai tournant arrive deux ans plus tard. En 1988, le premier garde-temps de la marque est fabriqué à la main : une pièce exclusive combinant des éléments en or avec une lunette en racine de bruyère, un bois précieux du maquis méditerranéen de l’île. Ce choix, aussi incongru qu’audacieux, résume déjà l’ADN de la maison : marier un matériau noble à une ressource locale que personne n’avait songé à mettre au poignet. Le succès est immédiat et pousse les fondateurs à poursuivre dans cette voie. Un an plus tôt, en coulisses, l’entreprise s’était aussi structurée industriellement : en 1987, Genesi, une usine horlogère milanaise historique active depuis les années 1950, devient partenaire de Locman, ce qui permet à la marque de proposer des montres de haute qualité fabriquées avec une main-d’œuvre italienne, à des prix nettement inférieurs à ceux pratiqués en Suisse.
Le pari des matériaux que la Suisse snobait
Ce qui distingue vraiment Locman, c’est son entêtement à utiliser des matériaux que l’horlogerie traditionnelle jugeait trop industriels, trop légers, trop « pas assez précieux » pour un poignet. En 1999, la marque marque un tournant avec sa collection « Stealth », qui met en avant l’utilisation du titane et de la fibre de carbone, des matériaux peu communs à l’époque pour des montres. À une période où les manufactures suisses misaient sur l’or et l’acier poli, Locman construisait des boîtiers presque aussi légers qu’une plume, capables de résister aux chocs sans jamais chercher à imiter le classicisme genevois. Une différence de philosophie qui a fini par devenir une signature reconnaissable au premier coup d’œil.
Le développement de la marque a aussi bénéficié d’un coup de pouce inattendu venu… de Suisse elle-même. En 1990, Carlo Crocco, fondateur de la prestigieuse marque suisse Hublot, est frappé par le potentiel de Locman et décide d’investir dans l’entreprise en acquérant une part de la jeune société elboise et en devenant son distributeur mondial. Ironie de l’histoire : c’est un homme du sérail helvétique qui a permis à cette petite fabrique insulaire de sortir de son île et de conquérir les vitrines internationales, sans jamais renoncer à son identité. Aujourd’hui, l’entreprise a même remis en marche une manufacture de mouvements mécaniques centenaire : en 2021, après cinq ans de recherche et développement, OISA 1937 a été fondée à Pavie, faisant renaître cette historique manufacture italienne de mouvements mécaniques plus de 40 ans après son arrêt. Une manière de prouver que l’Italie horlogère ne se contente pas d’assembler, elle sait aussi concevoir.
Florence, Milan, Venise : la scène italienne que Genève regarde de travers
Locman n’est pas un cas isolé. L’Italie compte plusieurs foyers horlogers que le Swiss Made a longtemps traités avec condescendance, alors qu’ils cultivent une identité impossible à copier. À Florence, la maison Panerai en est l’exemple le plus ancien : Giovanni Panerai ouvre sa première boutique en 1860 sur le Ponte alle Grazie, qui sert de magasin et d’atelier. De plus, de première école d’horlogerie de la ville. Devenue depuis une propriété du groupe suisse Richemont, la marque a néanmoins conservé cette esthétique de montre de plongeur militaire née dans les ateliers toscans, à mille lieues du classicisme jurassien.
À Milan, la scène s’est réinventée bien plus récemment autour de micro-marques comme Unimatic. Unimatic est une marque de montres italienne fondée en 2015 par Giovanni Moro et Simone Nunziato, deux designers industriels formés à l’école Politecnico di Milano. Leur pari : un minimalisme graphique assumé, loin des cadrans chargés de complications, avec un mouvement suisse mais un assemblage entièrement transalpin. Toutes les phases d’assemblage sont réalisées en Italie en utilisant des matériaux de haute qualité comme l’acier inoxydable, le verre saphir et des mouvements mécaniques suisses. Une preuve que même en s’appuyant sur des composants suisses, le résultat final peut rester profondément italien dans son esprit.
Venise, enfin, a vu naître Venezianico, portée par une histoire de financement participatif assez atypique pour l’industrie horlogère. La marque est une jeune maison horlogère italienne fondée en 2017 par les frères Alberto et Alessandro Morelli, passionnés d’horlogerie et de design, qui ont souhaité créer des montres modernes tout en rendant hommage à l’histoire et à l’architecture de leur ville natale. Leur logo, une croix dorée repérée en flânant sur la place Saint-Marc, est devenu la signature d’une marque qui a levé plus de 800 000 dollars sur Kickstarter avant même de vendre sa première pièce en boutique.
Ce que ces quatre histoires ont en commun dépasse la simple provenance géographique. Aucune de ces maisons n’a cherché à jouer sur le terrain suisse de la haute complication ou du chronomètre certifié : elles ont préféré cultiver un supplément d’âme, celui d’un bois de bruyère élboise, d’un cadran inspiré d’une tour vénitienne ou d’un boîtier taillé pour la plongée militaire florentine. Une chose reste certaine : la prochaine fois qu’on vous parlera d’horlogerie de caractère, il vaudra peut-être mieux regarder vers Marina di Campo que vers la Vallée de Joux.
Source : masculin.com







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