Cinq marques de montres pour 7 000 habitants : ce bourg de Saxe cache le bâtiment dont elles sortent toutes

Cinq marques de montres pour 7 000 habitants : ce bourg de Saxe cache le bâtiment dont elles sortent toutes

Mise à jour : 11 août 2026

Un bourg de 7 000 habitants niché dans les monts Métallifères, au sud de Dresde, et pourtant capable de faire trembler l'industrie horlogère suisse depuis plus d'un siècle. Glashütte, en Saxe, abrite aujourd'hui cinq marques que les amateurs de belle mécanique connaissent par cœur : A. Lange & Söhne, Nomos, Glashütte Original, Tutima et Mühle. Leur point commun ? Toutes descendent, directement ou indirectement, d'une même entreprise d'État est-allemande, la VEB Glashütter Uhrenbetriebe, plus connue sous son sigle GUB.

À retenir

  • Un village minier saxon devient une capitale mondiale de la haute horlogerie en trois décennies
  • Cinq grandes marques renaissent des cendres d'une entreprise d'État nationalisée pendant quarante ans
  • L'usine construite pour le régime socialiste continue de tourner, transformant en luxe ce qu'elle produisait en masse

Une ville rasée par la nationalisation

L'histoire commence en 1845, quand un horloger dresdois nommé Ferdinand Adolph Lange choisit ce village minier en déclin pour y implanter la première manufacture. Ferdinand Adolph Lange installe l'horlogerie à Glashütte en 1845 en fondant A. Lange & Söhne, avec l'idée de former des jeunes qui deviendraient ensuite des sous-traitants spécialisés, à l'image du système en vigueur dans la Vallée de Joux suisse. Le pari fonctionne au-delà des espérances : en un siècle, Glashütte devient la vitrine de l'horlogerie allemande, avec des dizaines d'ateliers spécialisés dans les montres de poche et les chronomètres de marine.

Puis vient la rupture. Après la Seconde Guerre mondiale, la Saxe passe sous contrôle soviétique et l'État est-allemand met la main sur les ateliers horlogers. La maison A. Lange & Söhne est expropriée par décision du gouvernement régional saxon en mars 1948, puis intégrée en tant qu'entreprise publique dans les VEB Glashütter Uhrenbetriebe nouvellement créés le 1er juillet 1951, avec l'ensemble des droits de marque. Le même sort attend les autres ateliers de la ville. La firme Mühle, elle, connaît un parcours plus heurté : après une première expropriation en 1945 et une reconstitution par un arrière-petit-fils, l'entreprise est de nouveau nationalisée en 1972 puis absorbée par la GUB en 1980. Quant aux ateliers Urofa et Ufag, ancêtres de Tutima, ils basculent eux aussi dans le giron public. La plupart des fabriques horlogères sont regroupées en 1951 au sein de l'entreprise publique VEB Glashütter Uhrenbetriebe.

Pendant quarante ans, la GUB tourne à plein régime, mais pas pour produire du rêve. Sous ce statut d'entreprise nationalisée, le fabricant produit en masse des montres bon marché destinées à la RDA et à l'exportation. Fini le luxe artisanal des débuts : place aux cadences industrielles, aux calibres standardisés, aux séries produites pour approvisionner le bloc de l'Est. Un symbole de cette période reste ce gigantesque bâtiment de production que le régime met neuf ans à construire. Achevé en 1989 après neuf années de chantier, l'édifice s'étend sur 6 000 m² et prévoyait 1 200 postes de travail, mais début 1994, à peine 73 salariés y travaillaient encore. Un an après sa livraison, le Mur tombait. L'usine flambant neuve du socialisme réel se retrouvait quasiment vide, à la veille d'une privatisation chaotique.

1990, l'année où tout s'éclate

La réunification bouleverse la donne. La GUB, gérée par la Treuhandanstalt (l'organisme chargé de privatiser les entreprises est-allemandes), est démantelée pièce par pièce. Restée entreprise publique jusqu'en 1990, la GUB est ensuite transformée en Glashütter Uhrenbetrieb GmbH, obligeant la nouvelle société Lange Uhren GmbH à récupérer les anciens droits sur la marque. Walter Lange, arrière-petit-fils du fondateur, fuit la RDA après la guerre mais revient reconstruire la maison familiale dès la chute du régime. La marque A. Lange & Söhne lui avait d'ailleurs été rétrocédée avant même la privatisation définitive. Elle relance sa production en 1994, avec l'appui technique de sa cousine suisse IWC pour retrouver un savoir-faire mécanique perdu depuis un demi-siècle.

De son côté, l'ancienne coquille de la GUB devient Glashütte Original, héritière directe de ce fameux bâtiment de 6 000 m² construit juste avant la chute du Mur. Mühle emprunte un chemin différent : son dirigeant refonde l'entreprise familiale sous un nouveau nom, Nautische Instrumente Mühle Glashütte, dès que la privatisation aboutit. Tutima, elle, avait pris une longueur d'avance dès 1945 : le docteur Kurtz avait fui Glashütte avant la fin de la guerre en emportant la marque avec lui vers l'Ouest, avant qu'un repreneur ne ramène l'entreprise dans sa ville d'origine des décennies plus tard.

Nomos occupe une place à part dans ce récit. La marque n'est pas ressuscitée d'un atelier historique préservé, mais recréée de toutes pièces. Roland Schwertner, homme d'affaires de Düsseldorf déjà présent dans l'horlogerie, rachète le nom Nomos et fonde une petite société horlogère à Glashütte en 1990, devenant la première marque installée dans la ville après la réunification allemande. Une audace payante : la marque, connue pour son style Bauhaus épuré, s'impose vite comme l'un des noms les plus respectés du renouveau horloger saxon.

Un tiers des actifs vit encore de la trotteuse

Aujourd'hui, l'empreinte de cette histoire commune reste visible dans les chiffres. Environ 1 000 des quelque 7 000 habitants de Glashütte travaillent dans l'horlogerie, soit un tiers de la population active. Rapporté à la taille de la commune, c'est comme si un tiers des salariés d'une ville de la taille de Chartres fabriquait exclusivement des montres de plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d'euros. Le contraste est saisissant avec l'époque GUB, où l'on produisait des montres à bas coût pour tout le bloc soviétique.

La ville a bâti sa mémoire collective sur cet héritage industriel. Glashütte Original et la municipalité ont fondé conjointement en 2006 la fondation Deutsches Uhrenmuseum Glashütte, en hommage à Nicolas G. Hayek. On y raconte cette trajectoire peu banale, d'un village minier ruiné à capitale mondiale de la haute horlogerie, en passant par quarante ans de nationalisation. Certaines pièces produites sous statut d'entreprise publique, longtemps méprisées, sont même devenues des objets de collection recherchés, comme ces montres GUB Spezimatik des années 1960 aujourd'hui exposées au musée.

Ce qui frappe, au fond, c'est la rapidité de la métamorphose. Trois décennies ont suffi pour transformer un ancien symbole de l'économie planifiée est-allemande en pépinière de manufactures haut de gamme dont les créations s'arrachent de Tokyo à New York. Le bâtiment de 6 000 m² sorti de terre juste avant la chute du Mur, lui, continue de tourner, presque comme un pied de nez de l'histoire à ceux qui l'avaient construit pour produire en masse ce qu'il fabrique désormais en quelques centaines d'exemplaires par an.

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