L'Autriche horlogère existe, elle a un nom, une adresse précise, et elle grignote discrètement du terrain sur les poignets français. Entre un géant familial de Carinthie qui exporte dans plus de cent pays, un couple d'artisans installé au quatrième étage d'un immeuble de Völkermarkt et une maison viennoise ressuscitée après un siècle de silence, le pays du Danube cultive une tradition horlogère que peu de Français soupçonnent. Trois adresses, trois façons radicalement différentes de faire tourner un mouvement mécanique ou à quartz, et un point commun : aucune ne se trouve en Suisse.
À retenir
- Un couple d'horlogers autrichiens fabrique 200 montres à la main par an dans un studio de 242 m²
- Une manufacture familiale a réussi à démocratiser l'horlogerie soignée sans les codes tarifaires helvétiques
- Une maison prestigieuse relancée en 2017 marie l'héritage impérial viennois à la mécanique moderne
Völkermarkt, le village où deux personnes fabriquent des montres à la main
Difficile de faire plus artisanal. À Völkermarkt, petite ville de Carinthie, Maria et Richard Habring dirigent depuis un studio lumineux de 242 m² ce qui ressemble à une maison familiale plutôt qu'à une manufacture. Leur atelier se situe au Hauptplatz 16 à Völkermarkt en Carinthie, à mi-chemin entre Vienne et Venise, dans un studio baigné de lumière au quatrième et cinquième étage avec vue sur les lacs et montagnes environnants. Quatre employés les épaulent. C'est là que Maria et Richard Habring, mari et femme et associés à parts égales dans l'entreprise, et leurs quatre employés trouvent chaque jour la tranquillité pour se plonger dans la mécanique de précision.
Richard Habring n'est pas un inconnu dans le petit monde de l'horlogerie de complication. Il a passé quinze ans chez IWC, où il a développé le célèbre mécanisme de chronographe à rattrapante Doppelchronograph, tandis que sa femme Maria s'est formée à l'horlogerie et à la gestion. Le tournant industriel du duo survient en 2014 : l'apparition du calibre A11, mouvement propriétaire marquant l'indépendance totale vis-à-vis d'ETA, s'inspire conceptuellement de l'architecture du Valjoux 7750 tout en étant profondément retravaillé, avec des composants exclusifs produits en Autriche, en Allemagne et en Suisse.
La production reste volontairement confidentielle. Avec une production annuelle d'environ 200 montres fabriquées dans leur atelier autrichien, Habring² est considérée comme la plus petite véritable manufacture. Chaque pièce est numérotée, chaque acheteur sait qu'il porte un objet façonné par les mains mêmes dont le nom figure sur le cadran. Une philosophie presque anti-système, à contre-courant des cadences industrielles, et qui séduit justement pour cette rareté assumée.
Jacques Lemans, l'usine familiale qui a démocratisé le "made in Austria"
À l'opposé du spectre, Jacques Lemans joue la carte du volume. La marque autrichienne a été fondée en 1975 par Alfred et Norbert Riedl, et l'entreprise, basée à Sankt Veit an der Glan, s'est bâtie une réputation pour ses montres de qualité, alliant esthétique traditionnelle et technologie moderne. L'ambition de départ était simple : rendre l'horlogerie soignée accessible au plus grand nombre, sans les codes tarifaires de la haute horlogerie suisse.
Le pari a fonctionné au-delà de l'Europe. Dans plus de 130 pays, les montres Jacques Lemans font le bonheur de leurs nouveaux propriétaires. Pourtant, malgré cette diffusion massive, la maison a conservé un ancrage régional revendiqué. L'entreprise familiale autrichienne est basée en Carinthie, où la création et le maintien d'emplois régionaux à des conditions équitables comptent particulièrement pour elle. Toute la chaîne, du dessin du cadran jusqu'à la commercialisation, reste pilotée depuis le siège autrichien, ce qui, pour une marque vendue dans des dizaines de pays, relève presque de l'anomalie industrielle.
Carl Suchy & Söhne, la renaissance viennoise dessinée dans la capitale
C'est la maison la plus romanesque des trois. Fondée à Prague en 1822 avant de s'installer à Vienne, Carl Suchy & Söhne a longtemps compté parmi les fournisseurs de la cour impériale. Fournisseur officiel à la cour impériale dès 1835, Carl Suchy emploie une quarantaine de personnes en 1838 et sa renommée s'étend au-delà des frontières de l'Empire. Puis vient l'oubli : la première guerre mondiale met un terme brutal à cette success story centenaire.
Il aura fallu près d'un siècle pour que la marque renaisse. En 2017, Carl Suchy & Söhne a été relancée par Robert Punkenhofer et Peter Brabeck-Letmathe, redonnant vie à cet héritage remarquable ; aujourd'hui, la marque incarne la tradition viennoise combinée à l'horlogerie moderne. Le nom du second, ancien patron de Nestlé, n'a évidemment pas nui à la crédibilité du projet. Le principe reste inchangé depuis : concevoir à Vienne, fabriquer en Autriche et en Suisse. Les montres sont conçues à Vienne et fabriquées avec soin en Autriche et en Suisse.
Le modèle Vienna, présenté début 2025, illustre parfaitement cette identité graphique très marquée. Sa ligne s'inspire de l'esthétique rigoureuse et poétique du modernisme viennois, avec des lignes géométriques épurées qui rappellent l'œuvre d'architectes comme Adolf Loos et Josef Hoffmann. Le designer Eric Giroud, chargé du dessin du cadran, résume l'exercice avec une formule qui dit tout de l'esprit maison : "C'est très Adolf Loos, très Hoffmann. Ça m'a beaucoup amusé de me replonger dans cet univers." Le mouvement, lui, vient d'ailleurs : un calibre développé en collaboration avec la manufacture Vaucher Fleurier, automatique et ultra-fin, orné de la finition exclusive Côte de Vienne, avec une réserve de marche de 48 heures.
Trois visages, une même discrétion
Aucune de ces trois maisons ne cherche à concurrencer frontalement Genève ou La Chaux-de-Fonds. Elles occupent plutôt un espace intermédiaire, entre accessibilité assumée et savoir-faire de niche, entre montre du quotidien et objet de collection numéroté à la main. Ce qui frappe surtout, c'est la persistance d'une géographie très concentrée : Carinthie pour la fabrication industrielle et artisanale, Vienne pour le dessin et l'héritage impérial. Un triangle discret, mais suffisamment solide pour continuer, saison après saison, à poser de nouvelles pièces sur les vitrines et les poignets, en France comme ailleurs.
Sources : amazon.fr | moonwatch.fr


