Un couturier passé par Dior, qui a passé dix ans à la tête de Maison Margiela, qui signe aujourd’hui des pièces vendues dans les mêmes rayons qu’un jean à 30 euros. Voilà une équation qui ne s’écrit pas tous les jours, et pourtant c’est exactement ce que propose Zara avec sa nouvelle collection Re{form}, pensée et signée John Galliano.

L’enseigne espagnole change ici de braquet : elle s’offre un partenariat de deux ans avec l’un des noms les plus clivants de la mode contemporaine. Le timing n’est pas neutre non plus. Quelques semaines plus tôt, le Metropolitan Museum of Art annulait l’exposition qui devait être consacrée au couturier, plongeant son retour sous les projecteurs dans une tension particulière. Entre curiosité sincère et malaise assumé, cette collaboration mérite qu’on s’y attarde.

À retenir
  • John Galliano signe Re{form}, une collection Zara créée à partir d’archives déconstruites et recomposées, avec des prix allant de moins de 20 euros à 719 euros
  • Ce retour intervient quelques semaines après l’annulation par le Met Museum d’une exposition qui lui était consacrée, suite à des pressions liées à ses propos racistes et antisémites de 2011
  • Le lancement parisien dans le Marais et les files d’attente devant le magasin de Bond Street montrent un succès public malgré la controverse persistante

Galliano, de Dior à Zara : itinéraire d’un couturier sous tension

Pour comprendre ce qui se joue avec Re{form}, il faut remonter le fil d’un parcours fait de sommets et de chutes brutales. John Galliano a été licencié de Dior en 2011, après une série de propos racistes et antisémites qui lui ont valu une condamnation pour crime de haine la même année. Le genre d’épisode qui aurait pu mettre un point final à une carrière. Il n’en a rien été. Après une résidence chez Oscar de la Renta en 2013, Galliano est nommé directeur créatif de Maison Margiela, poste qu’il occupe pendant dix ans avant de quitter la maison en décembre 2024. Un passage qui a largement contribué à redorer son image dans les cercles créatifs, sans jamais totalement éteindre la controverse qui colle à son nom.

Son retour était d’ailleurs attendu sur un tout autre terrain : le Met de New York avait programmé une exposition pour 2027, accompagnée d’un Met Gala, qui aurait fait de lui seulement le troisième créateur vivant honoré ainsi, après Yves Saint Laurent en 1983 et Rei Kawakubo en 2017. Le projet a finalement été annulé, sous la pression de mécènes, de politiciens new-yorkais et de leaders juifs. C’est dans ce contexte tendu que Galliano choisit, quelques semaines plus tard, de faire son grand retour non pas dans un musée, mais dans une enseigne de prêt-à-porter que tout le monde connaît.

Re{form}, la collection qui réinvente la fast couture chez Zara

Re{form} n’est pas une simple capsule avec logo ajouté sur un tee-shirt déjà existant. Le principe est plus malin, presque conceptuel : Galliano travaille à partir d’archives Zara, c’est-à-dire des pièces de saisons passées, qu’il déconstruit et recompose pour créer de nouvelles silhouettes. Un manteau transparent pensé pour être superposé, des pièces transformées d’un vêtement en un autre : la collection est organisée en plusieurs « techniques » aux noms volontairement énigmatiques, qui donnent presque l’impression de feuilleter un carnet de recherche plutôt qu’un catalogue. On y trouve des manteaux, des robes, des tee-shirts, du tailoring, de la maille, de la lingerie et des accessoires, avec une fourchette de prix qui va de moins de 20 euros à 719 euros (jusqu’à 999 dollars sur certains marchés). Un manteau signature se négocie par exemple autour de 479 euros, un tarif qui, pour une pièce Zara, sort largement des clous habituels de l’enseigne et pose une vraie question : coup de génie marketing ou fast fashion simplement rhabillée en couture ?

Certaines pièces vont encore plus loin dans la montée en gamme, à l’image d’un gilet 100 % cachemire proposé en édition limitée, qui n’a plus grand-chose à voir avec les codes classiques de la fast fashion. Pour un homme qui voudrait s’approcher de cette esthétique sans se ruiner, mieux vaut dans tous les cas bien vérifier la matière et la coupe avant d’acheter : un manteau trop ample sur les épaules casse immédiatement l’effet recherché, quel que soit le nom inscrit sur l’étiquette. Le lancement parisien, organisé dans un hôtel particulier du Marais avec cour pavée et fontaine, en pleine Paris Fashion Week mais sans tambour ni trompette, confirme cette volonté de jouer sur deux tableaux à la fois : rester accessible tout en cultivant les codes de la haute couture.

Entre polémique et succès commercial, le symbole d’une mode en mutation

Impossible de parler de Re{form} sans revenir sur la controverse qui l’entoure. L’annulation de l’exposition du Met a cristallisé deux visions opposées de la place que Galliano peut occuper aujourd’hui. D’un côté, des voix fortes s’opposent frontalement : la biographe Dana Thomas a qualifié le projet de « terrible idea » dans le New York Times, et plusieurs mécènes, politiciens new-yorkais et leaders juifs ont exprimé leur opposition. De l’autre, une partie du milieu de la mode, notamment autour d’Anna Wintour, estime que Galliano a suffisamment expié et que les quinze années écoulées depuis les faits justifient une forme de second regard.

Dans sa déclaration annonçant le retrait de l’exposition, le créateur a lui-même affirmé rester « fully accountable » pour la douleur causée, en particulier aux communautés juive et asiatique. Une phrase qui ne clôt rien, mais qui pose au moins les termes du débat. Du côté de la mode, certains n’hésitent pas à parler d’un tournant : la designer Orsola de Castro qualifie cette collaboration de coup de leur carrière pour Zara, tandis que le critique Philippe Pourhashemi évoque carrément « a really big thing ». Les images de la collection, signées Steven Meisel, ont nécessité plusieurs années de préparation et un investissement financier conséquent. Et le public a répondu présent : des files d’attente se sont formées dès jeudi matin devant le magasin Zara de Bond Street, preuve que la curiosité, voire l’adhésion, l’emporte largement sur le malaise pour une partie des clients.

Reste que cette opération dit quelque chose de plus large sur l’époque. La frontière entre fast fashion et haute couture n’a jamais été aussi poreuse, et des enseignes comme Zara l’ont bien compris : s’offrir la signature d’un couturier, même controversé, reste un moyen efficace de transformer une image de marque et de capter une attention que l’on ne gagne plus seulement avec des prix bas. Pour l’homme qui observe ce genre de mouvement sans forcément vouloir y consacrer tout son budget vestimentaire, l’enseignement est simple : une pièce bien pensée, même produite en série, peut avoir plus d’allure qu’un vêtement de créateur mal choisi. Reste à chacun de décider si porter du Galliano acheté chez Zara relève du bon plan stylé ou du compromis un peu trop confortable.