Essayez de prononcer ce nom lors d’un dîner un peu guindé et observez les visages se figer : Matières Fécales. Impossible de faire plus frontal, plus dérangeant, plus éloigné des codes feutrés que la mode parisienne cultive depuis des décennies. Et pourtant, ce label a réussi l’exploit d’intégrer le calendrier officiel de la Fashion Week de Paris, de s’installer chez Dover Street Market et de séduire des stars aussi installées que Rihanna ou Lady Gaga. Derrière cette provocation assumée se cache une histoire née à Montréal, portée par un duo de créateurs qui a fait du malaise un outil de création.
- Créé en 2014 à Montréal par Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran, le label Matières Fécales a intégré Dover Street Market Paris et le calendrier officiel de la Fashion Week de Paris.
- Mêlant mode, performance et musique dans une esthétique post-humaine, la maison a présenté un défilé politique intitulé « The Ninety-Nine Percent » avec du tailoring et des pièces spectaculaires ornées de plumes.
- Portée par des stars comme Rihanna, Zendaya et Lady Gaga, la marque prépare une collection pour 2026 et une ligne féminine pour le printemps-été 2027.
Un choix de nom qui claque comme un manifeste
Tout commence en 2014, au LaSalle College de Montréal, où deux étudiants en mode se croisent sur les bancs de l’école. Hannah Rose Dalton, née en Nouvelle-Zélande, et Steven Raj Bhaskaran, né en Guyane, ont tous deux grandi au Canada avant de se rencontrer et de décider, très vite, de créer ensemble. Leur label prend un nom qui ne laisse personne indifférent : Matières Fécales, aussi connu à l’international sous l’appellation Fecal Matter. Un choix qui n’a rien d’un hasard potache : il fait référence aux excès toxiques de la mode, cette industrie qui produit, jette et recommence, tout en jouant, avec une ironie assumée, sur la durabilité de leurs propres vêtements.
Ce genre de coup de force sémantique n’est pas nouveau dans l’histoire de la mode, mais peu de maisons ont osé aller aussi loin dans l’inconfort du nom lui-même. Pour un homme habitué aux étiquettes rassurantes des enseignes de prêt-à-porter grand public, découvrir un label qui revendique ce genre d’appellation a quelque chose de déstabilisant. C’est justement le but : Matières Fécales ne cherche pas à plaire tout de suite, elle cherche à marquer.



Entre podium, scène et studio : une maison à trois voix
Depuis une décennie, Dalton et Bhaskaran construisent une vision qui dépasse largement le simple vêtement. Leur travail relie trois disciplines : la mode, la performance et la musique, dans une esthétique qu’ils qualifient eux-mêmes de post-humaine. Les silhouettes évoquent des créatures gothiques ou extraterrestres, un univers qui a permis au duo de construire une communauté fidèle sur Instagram bien avant d’être adoubé par les instances officielles de la mode parisienne. Cette base de fans, nourrie d’images fortes et d’un récit émotionnel assumé, a préparé le terrain pour une reconnaissance plus institutionnelle.
Cette reconnaissance est venue avec l’intégration à Dover Street Market Paris, dans sa division dédiée au développement de jeunes marques, aux côtés de labels comme Vaquera, Rassvet, Róisín Pierce, Olly Shinder ou ERL. Leur deuxième collection, baptisée Hannah, a d’ailleurs été présentée dans le cadre du calendrier officiel de la Paris Fashion Week, une étape symbolique pour un label qui, dix ans plus tôt, n’était qu’un projet de deux étudiants montréalais. Peu de maisons passent aussi vite d’une esthétique underground à une place sur les podiums parisiens.
Une maison qui impose déjà son style avant même sa première collection
Lors de l’ouverture d’une récente Fashion Week parisienne, Matières Fécales a clôturé un défilé intitulé « The Ninety-Nine Percent », avec des mannequins portant sur leurs épaules des figures représentant des milliardaires. Un tableau volontairement politique, loin des présentations lisses auxquelles la mode nous a habitués. Sur le podium, du tailoring fin côtoyait des blousons bombers au dos bouffant et des robes spectaculaires ornées d’ailes géantes en plumes de coq.
Ce mélange de tailoring maîtrisé et de pièces surréalistes, tout comme une collaboration théâtrale avec Louboutin, a séduit des personnalités comme Rihanna, Zendaya et Lady Gaga. Zendaya a notamment porté une robe blanche aux ailes sculpturales signée Matières Fécales lors de la première new-yorkaise du film The Odyssey, offrant au label une visibilité que dix ans de créations underground n’avaient pas suffi à obtenir.
Il y a quelques jours, la collection printemps-été 2027 présentée place de la République a confirmé que le duo ne compte pas ralentir le rythme… et tant mieux ! Reste que l’histoire de Matières Fécales dit quelque chose d’assez juste sur la mode d’aujourd’hui : elle récompense rarement la sagesse, mais presque toujours le geste tranchant. Entre un nom qu’on n’ose pas répéter et des silhouettes qui frôlent le costume de scène, Dalton et Bhaskaran rappellent qu’un vêtement peut aussi être une prise de position. De quoi donner envie, la prochaine fois qu’on hésite entre deux pièces trop sages dans sa penderie, de se demander ce qu’on cherche vraiment à raconter en s’habillant.







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